Carambolez, carambolez… il en restera toujours quelque chose*

Prologue

L’exposition « Carambolages » est à mon sens un événement majeur en muséographie contemporaine. Son commissaire, Jean-Hubert Martin, n’en est pas à son premier coup d’éclat – parmi ses nombreux faits d’armes, on se souvient entre autres des « Magiciens de la terre » au Centre Pompidou, en 1989 déjà. Il ne s’est jamais arrêté de produire depuis mais c’est peut-être ici qu’il affirme avec le plus de force le principe d’une mise en scène guidée par l’objet lui-même, plutôt que par sa théorie – son cadre historique ou ethnologique.

« Carambolages » est un long télescopage linéaire de pièces d’époques et de cultures différentes, chacune étant impossible à prévoir depuis les précédentes, alors que l’analogie semble toujours, rétrospectivement, complètement évidente.

La visite de cette exposition m’a ouvert un champ de réflexion recoupant des préoccupations théoriques de longue date que je n’avais cependant jamais rapprochées de la problématique de l’exposition.

Pour les lecteurs qui n’en auraient pas entendu parler, le compte rendu le plus fidèle, le plus visuel et le plus court de cet événement est sans doute celui de l’auteur lui-même :

Le catalogue est aussi un objet merveilleux, fait d’un accordéon de feuillets collés affichant des objets pleine page, qui permet de contempler simultanément des séquences de plusieurs pièces au besoin, comme sur les cimaises du Grand Palais, et que l’on peut consulter avec la musique grâce à l’application mobile. Pour vous donner une idée, voyez le tourne-page qui se trouve ici (bouton de droite sous le visuel de couverture).

Carambolages

Je m’attendais à peu près à ce que j’ai vu mais cela ne m’a pas empêché d’être ébloui. J’avoue par contre que l’émotion dominante ne me venait pas de la contemplation nominale des objets (bien qu’il y ait déjà matière, et c’est peu dire, à ce niveau) mais de l’impact d’une telle construction sur mon schéma intellectuel des choses de l’exposition et de la muséographie. C’était donc au premier chef une expérience critique.

J’ai traversé tout ça en gambergeant à fond sur toutes les questions qui me venaient – les oreilles débordant des multiples ambiances sonores qu’y versait l’application dédiée (au contenu de qualité mais plutôt grossière par ailleurs).

Ma pratique m’a habitué, classiquement, à une démarche descendante : l’intention accouche du propos, qui s’articule au contact des moyens et des contraintes, et auquel donnent forme les maîtres de l’espace, des lumières, du son, etc. Mais ici, évidemment, tout s’inverse. Le propos émerge d’une dynamique ascendante – l’objet n’est pas prescrit par le discours : il le définit. Je ne suis pas particulièrement séduit par le travail de Soulages mais quand il dit « C’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche » il vise assez juste, je trouve, et tout à fait en rapport avec notre sujet.

Cet exercice d’hétérogénéité me fait aussi penser à une citation de Borges, que je trimbale depuis longtemps mais dont j’ai retrouvé la trace un peu partout (chez Foucault entre autres) :

Dans les pages lointaines [du Marché céleste des connaissances bénévoles], il est écrit que les animaux se divisent en a) appartenant à l’empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous,  j) innombrables, k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.

Je m’étonne presque de ne pas retrouver ce bijou, oulipien avant la lettre, quelque part dans l’expo – ou dans le magnifique catalogue que j’ai bien sûr acheté.

Ce que je vois me réjouis. Jouer ainsi sur la séquence, où chaque événement prend son sens par rapport à ce qui le précède et ce qui l’accompagne, se prêtant même à une résonance rétroactive au contact de la suite, s’apparente complètement à la musique. C’est un peu ironique car Jean-Hubert Martin, qui réfute dans ses textes les logiques habituelles de chronologie et d’influences, se fait ainsi bien rattraper localement par la même géométrie temporelle. Au fond, c’est toujours la même mécanique du sens qui est à l’œuvre – ce que dit simplement l’auteur c’est que le discours habituel de l’histoire de l’art nous prive de la lecture de l’objet dans sa forme première.

Et c’est ainsi que la pièce exposée devient signe dans un langage qui n’est pas une langue, et qu’elle détermine le futur indéfini, comme le dit Jakobson :

The context is variable, and the particular meaning of the word undergoes renewal in each new context: herein lies the creative power of the verbal sign. Through this creative force, the sign opens a path toward the indefinite future, that is, it anticipates, it predicts things to come.

C’est le principe même de toute dynamique langagière : le sens de l’événement est déterminé par le contexte, contexte qui est en même temps redéfini par l’événement – et dont va dépendre, donc, la signification du prochain. C’est la musique, où les signes n’ont pas de définition intrinsèque (il n’y a pas de dictionnaire avec des entrées différentes pour mi et pour sol), qui permet le mieux d’observer cette construction du sens uniquement extrinsèque, contextuelle, syntaxique.

Et comme la musique aussi, ça ne se raconte pas. Qu’est-ce que ça dit, cette expo, au premier degré ? Je ne sais pas. Le beau ? (Aie, encore une peau de banane : « A votre avis, Paul, dit mon père, la beauté, est-ce une vessie ou une lanterne ? » Giono.) Sur le plan critique on peut y aller, mais le niveau primaire du récit, c’est quoi ? Cette question me pose question. C’est un peu l’avènement de l’abstraction (pour la peinture), ou du concret (pour la musique encore) – c’est le geste sans l’écriture ou, plus justement, l’écriture faite objet. On pourrait avoir tendance à voir ça comme un renouveau, une théorie plus juste de l’exposition, la direction qu’il faudrait suivre désormais. Par prudence épistémologique je préfère me dire que cela ouvre une nouvelle voie, sans fermer les précédentes. Du coup c’est tout un territoire à explorer qui apparaît, espace délimité par les approches traditionnelles et celle-ci.

Le catalogue contient aussi quatre essais, dont l’un de JHM, qui évoquent en divers endroits le fait que c’est de questions plutôt que de réponses qu’il faut se préoccuper. Je suis d’accord avec ça : s’il fallait peser le visiteur entre l’entrée et la sortie pour savoir ce qu’il a gagné d’une visite d’exposition, c’est au nombre de questions implantées qu’on prendrait la mesure du bénéfice cognitif, et non à celui des réponses. Le seul objectif envisageable est de faire apparaître les mystères et non de les démonter, d’exposer la complexité des choses. Les explications sont toujours partielles et trompeuses.

Revenant à la lecture même de l’expo, ma réflexion m’a ramené à la théorie des catastrophes, de Thom, qui a paraît-il prouvé mathématiquement que l’univers procédait d’un nombre fini et même très petit de formes possibles (six, plus leurs inverses – je ne serais pas étonné que ce soit le cas mais je me demande bien comment on peut arriver à prouver un truc pareil). Ici les rapprochements sont faits sur la base de ce qu’on pourrait appeler des protoformes, ou, en termes linguistiques, des morphèmes, ou, en termes topologiques, des invariants… La méthode est évidemment une autre question qu’on ne peut pas ne pas se poser : il en parle quelque part, JHM, du bout par lequel il a pris ce truc et comment il l’a bouclé ? J’ai bien une théorie mais il serait intéressant d’entendre l’auteur.

Anecdote : j’ai tenté le jeu de l’appli, qui propose de compléter les séries. Je ne l’ai réussi que par intuition irrationnelle, en m’efforçant de faire taire toute velléité de conjecture et de déduction. J’ai laissé émerger une image, sans pouvoir vraiment expliquer cette émergence, et c’était chaque fois la bonne. Ce qui m’a un peu ébranlé, je dois dire (et j’ai vérifié : il existe bien des mauvaises réponses).

Le catalogue n’est pas du tout accessoire, ici. Il complète parfaitement l’expérience – même que, cette muséographie admirable me paraissant scénographiée avec un peu moins de bonheur, je trouve la consultation de l’ouvrage presque aussi enrichissante que la déambulation sur place – en mode lecture augmentée, bien sûr, dans la bulle qu’offre l’écoute des parcours sonores (d’ailleurs je milite pour la pose d’un sticker sur l’emballage pour rappeler cette possibilité, qui fait passer l’expérience à un étage (ou deux) au-dessus).

Sur le plan de la réalisation, et de l’apport éventuel du numérique, mon métier, je reste perplexe. Je cherche une forme, une approche préservant l’abandon narratogène de la déambulation tout en offrant de la matière à la curiosité, laquelle s’accroche à certains éléments de la composition et cherche légitimement à creuser le contexte, l’habitat naturel d’un objet, ne serait-ce que pour mesurer la distance spatiotemporoculturelle qui le sépare de ses voisins. Mais comment faire ? Sans épiloguer là-dessus, la réponse trouvée dans l’expo (les pseudo cartels défilants de part et d’autre du parcours) n’est pas satisfaisante – euphémisme, à mon sens il eut mieux valu s’abstenir.

La consultation du catalogue, qui offre un premier niveau d’information par les cartels, permet d’épaissir un peu la contemplation sans rompre la dynamique de l’enchaînement (sans tomber de vélo, quoi) – les commentaires étendus, aussi disponibles dans un livret du catalogue, offrent encore plus mais sont trop riches pour être consommés en marchant, ou sinon lors d’un 2e ou 3e passage. Mais pour la traversée spatiale de l’expo, dont je comprends tout à fait le choix d’évacuer tout cartel, il faut trouver autre chose.

Les solutions à base de terminal mobile vaudraient mieux que ce qui a été retenu mais je ne sais pas – QR Code ? reconnaissance d’image ? numérotation ? Il faudrait un truc plus fluide, transparent, sur un plan matériel différent, ne nécessitant pas de signalétique polluante et ne faisant pas concurrence aux objets – qui sont par ailleurs trop rapprochés pour une sélection automatique par balises. Par exemple, des marqueurs RFID invisibles qui déclencheraient, à l’approche d’un lecteur mobile personnel (équipé d’un casque), un cartel audio dans la langue du visiteur, permettant au regard de rester planté dans les yeux de l’objet lui-même, et offrant potentiellement un niveau de lecture plus approfondi (le commentaire), au gré du visiteur, après une courte temporisation. Oui, ce serait pas mal. Ou alors rien du tout, pour couper la chique à toute velléité d’information – si l’on considère qu’émotion et information sont concurrents (à débattre).

Les boucles sonores de Jean-Jacques Birgé servent parfaitement les tableaux d’objets mais elles apportent aussi leur lot d’imprévu inéluctable, elles surprennent, elles carambolent à leur façon. Je suppose qu’il aurait préféré sonoriser l’espace directement, en utilisant la proximité des enceintes pour orchestrer le continuum par chevauchement. Chaque position aurait alors donné lieu à un mix unique en rapport avec le parcours, sans qu’il soit nécessaire de pitonnerson portable. Oui, évidemment, c’eut été beaucoup mieux – et l’on aurait imaginé une application différente pour accompagner la lecture du catalogue : la génération d’une bande son continue, gérant les transitions, à partir du numéro des objets que l’appli pourrait détecter.

Le catalogue interactif serait pas mal aussi. Il permettrait des liens orthogonaux entre objets non contigus, que le commissaire de l’exposition a certainement vu passer mais ne pouvait exploiter dans ce cadre – pas sûr par contre qu’il ait envie de compromettre la continuité du parcours, remplacer le (presque) linéaire jeu de l’oie par celui des échelles et des serpents. Moins riche en émotions que l’exposition, cette application en ligne en garderait cependant plus longtemps la trace, tout en étant plus accessible (dans l’espace et l’économie) que le catalogue papier. (L’application mobile offre des représentations des œuvres beaucoup trop diminutives pour jouer correctement ce rôle).

Pour la petite histoire…

Le 21 mars dernier, j’assiste au pot de printemps de l’association Scénographes, qui vient d’accepter mon adhésion à titre de scénographe numérique (appellation qui laisse supposer à tort, je peux le prouver, que je suis fait de transistors…). L’événement rassemble une trentaine de personnes – pour une association de 70 membres c’est plutôt bien. Il y a aussi des amis, non adhérents mais professionnellement proches, des membres de la famille en quelque sorte.

L’un d’eux, Raymond Sarti, m’est présenté comme un oiseau rare : un scénographe qui s’exprime à la fois au théâtre et sur des expositions. Je vois un rapport, une résonance distante entre les deux pratiques, mais elle me paraît un peu anecdotique et procédant d’une coïncidence lexicale. « Pas du tout, me dit-il, c’est le même métier ».

Je doute un peu mais je ne demande pas mieux que de me faire expliquer. Et l’on m’explique effectivement, mais je ne me ferais pas confiance, aujourd’hui, pour reproduire cette démonstration. J’en retiens le dénominateur commun, qui est de scénariser l’espace et de dramatiser (au sens anglais du terme – Raymond parle, lui, de dramaturgie) l’ici-maintenant, mais on fera mieux de lire directement ce qu’en dit, sur son site, ce scénographe à 5 pattes (ou plus).

– D’accord, mais pour mieux comprendre, comment pourrait-on imaginer l’objet parfaitement hybride, à l’exact mi-chemin entre la scénographie de théâtre et d’exposition ?

– Tu as vu Carambolages au Grand Palais, de Jean-Hubert Martin ?

– Non mais c’est mon vieux pote Jean-Jacques Birgé qui a fait la musique.

– Birgé ? C’est mon frère.

– Quoi ? Moi je le connais depuis 20 ans.

– Je l’ai eu au téléphone aujourd’hui…

Une fois revenus de notre étonnement et de notre cousinage, il me démontre que Carambolages est justement la preuve de cette continuité entre scénographies de la scène et de l’exposition, et qu’il faut absolument que je voie ça.

Le lendemain mardi le Grand Palais est évidemment fermé. J’en profite néanmoins pour déjeuner avec Jean-Jacques, qui me raconte son propre Carambolages : JHM et lui se connaissaient déjà, et la RMN l’appela vers la fin du projet pour qu’il crée l’accompagnement sonore de l’exposition, mais le seul support possible était une application mobile générique appartenant à l’institution, qui n’offrait pas beaucoup de possibilités fonctionnelles. Il se plia quand même à l’exercice et pondit, dans un délai très court et avec l’aide de quelques comparses, 27 boucles sonores d’environ 90 secondes destinées à chaque section.

Et mercredi, finalement, avant de reprendre le train du Sud, je trouve contre toute attente le temps de me rendre au Grand Palais…

Je remercie mes deux compères. Il a fallu leurs incitations conjuguées pour que, malgré un agenda relativement compressé, Carambolages m’arrive, comme un accident – qui devrait, logiquement, infléchir mon parcours.

* Paraphrase de « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », attribué selon les uns à Francis Bacon (le contemporain de Shakespeare) et selon les autres à Beaumarchais.
[visuel d’en-tête tiré du catalogue de l’exposition Carambolages © Rmn-GP – à gauche Figure anthropomorphe, nord de l’Inde, IIe millénaire av J.-C., Genève, musée Barbier-Mueller ; au centre Crâne Asmat, Irian Jaya, Indonésie, XIXe-XXe siècle, Paris, collection Lliane et Michel Durand-Dessert ; à droite Idole aux yeux, région du Haut Tigre, nord de la Mésopotamie, IVe millénaire av J.-C., Genève, musée Barbier Mueller]

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