Scénographie numérique – mais qu’est-ce que c’est ?

Bonne question.

Il y a… longtemps (plusieurs années), j’ai mis en tête de mon activité sur linkedin « scénographie numérique ». A l’époque Google ne retournait rien sur cette chaîne entre guillemets – maintenant c’est différent. Pour autant, la définition de cette expression reste ambivalente, voire confuse.

Cela tient d’abord à l’ambiguité du terme « scénographie », qui se partage (au moins) entre la scène et l’exposition – où d’ailleurs on le confond souvent avec muséographie (même au sein des musées).

Dans son acception scénique, on retrouve sous cette appellation les décors numériques de spectacles, la mise en scène d’événements numériques et la scénographie virtuelle (entre autres).

Mais je m’intéresse plutôt à l’exposition, cette narration qui se déploie dans l’espace physique pour raconter par un discours à profondeur variable… une histoire, un thème, un propos. Pour tâcher d’éclairer cette question je vais devoir poser le contexte.

La réalisation de l’exposition procède traditionnellement par étapes : définition du sujet et de ses constituants, projection du discours dans l’espace, mise en œuvre. Aujourd’hui, dans un cadre patrimonial, on confie généralement la première phase au conservateur, qui peut (et devrait) s’adjoindre les services d’un muséographe, et la seconde au scénographe et à son équipe, qui encadrent la troisième – quant au commissaire d’exposition, quand il est présent son rôle est variable et chapeaute le plus souvent le conservateur et le scénographe (pour faire simple).

Le scénographe est généralement un architecte. Spécialisé dans les enjeux muséaux, il maîtrise à la fois les composantes fonctionnelles, techniques et esthétiques de la démarche qui va donner une expression concrète et créative aux intentions éditoriales de la muséographie.

Jusqu’ici tout va bien.

Le cinéma, le son puis la vidéo sont entrés assez tôt dans les musées. Mais dans les années 90 le support informatique fait son apparition et tous les contenus temporels peuvent désormais être articulés de manière interactive à des degrés plus ou moins importants. C’est l’avènement de ce qu’on a appelé le multimédia.

Avant, la dimension temporelle de l’exposition découlait de la seule déambulation du visiteur, tête de lecture mobile sur la bande déroulée du ou des parcours de l’expo. Mais après l’apparition des contenus comportant une durée intrinsèque on doit désormais, au moment de structurer l’exposition, choisir entre l’espace et le temps : les éléments de discours peuvent être soit déployés sur les murs que parcourt le visiteur, soit diffusés dans un espace ou en un point précis, et se développer autour du visiteur plus ou moins immobile – soit procéder d’une des multiples hybridations possibles entre ces deux voies. Et on arbitre en début de projet la répartition des sujets à décliner dans l’espace ou le temps (comme je l’explique autrement ici).

J’y étais. J’ai vécu toutes les évolutions de ce phénomène et toutes les transformations des responsabilités professionnelles et des structures de production qui ont permis d’absorber progressivement cette mutation. Et j’ai réalisé avec l’agence que je dirigeais, Hyptique, le volet multimédia de plusieurs dizaines d’expositions.

Mais presque toujours, avec plus ou moins de bonheur, nous avons œuvré au sein de l’équipe que dirigeait ou encadrait le scénographe. Nous étions au même niveau que les graphistes, les ensembliers, les menuisiers et les artisans de la lumière – tous créatifs.

Mais aujourd’hui je formule deux hypothèses fortes :

1. La dimension numérique (temporelle) de l’exposition est aussi signifiante, pèse aussi lourd, et demande autant de réflexion que sa dimension physique (spatiale).

2. Le scénographe, malgré son acculturation à la chose numérique, n’est pas préparé pour assumer correctement son rôle créatif (maîtrise fonctionnelle, technique et esthétique) sur ce plan – il ne peut pas connaître aussi tous les enjeux, toutes les contraintes et tous les possibles inhérents à ces technologies.

Il s’ensuit que l’expression numérique de l’exposition devrait se construire parallèlement à sa contrepartie physique, et donc que le scénographe spatial devrait être flanqué d’un scénographe temporel. Ces positions constituent, avec celle du muséographe, le triangle fondateur de l’exposition qui pourra, par allers-retours successifs, en définir la teneur à tout point de vue.

C’est en tout cas ce que j’avais en tête, à l’époque, en me collant l’étiquette « scénographe numérique ». Et je milite encore aujourd’hui pour cette évolution, les quelques expériences m’ayant permis d’en vérifier la pertinence s’étant révélées parfaitement probantes.

Par ailleurs, on observe un autre plan de symétrie entre ces deux rôles. Le scénographe spatial développe généralement son approche à partir des contraintes du lieu, qu’il devra aménager pour en faire l’écrin idéal du discours muséographique. La démarche numérique prend plutôt appui sur la matière éditoriale : il faut travailler à partir des ressources humaines et des contenus accessibles pour en faire émerger les opportunités de réalisation et en évaluer la faisabilité de façon pragmatique (de fait, l’aspect humain de la démarche prend souvent ici une place prépondérante – et le scénographe devient coach). Ces deux perspectives se croisent pour décider de l’implantation physique des dispositifs numériques, au milieu du tunnel creusé par chacun depuis son point de départ respectif, et dont la pertinence dépendra de la collaboration entre les équipes.

* * *

Cette réflexion ne peut prétendre qu’à une certaine désambiguisation terminologique, du reste parfaitement contestable et probablement contestée. Je n’espère pas faire bouger les lignes par un simple billet. J’aimerais bien, toutefois, que cesse cette pratique néfaste et encore très répandue consistant à appeler en fin de projet le mec du digital pour lui dire : « On ouvre cette expo dans 2 mois. On a des écrans et il faudrait mettre quelque chose dedans – un truc intuitif, immersif, graphique… tu vois ? Tu peux me faire un devis pour demain midi ? »

[visuel d’en-tête © Der Steppenwolf]

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