méthode

Approche générale

Il y aurait un livre à écrire sur les bonnes pratiques de ce qu’on peut appeler globalement le « design numérique » au service des enjeux culturels. Mais il s’agit moins d’un processus que d’une attitude et celle-ci tient en quelques mots : être à l’écoute de tout et de chacun, oublier les recettes, rester pragmatique, avoir des exigences réalistes mais ne jamais les abandonner.

C’est la recherche créative de l’équation idéale qui prendra en compte tous les objectifs, tous les moyens, toutes les opportunités et toutes les contraintes. En somme c’est un cas de design général (au sens plutôt anglo-saxon) appliqué à un domaine spécifique. L’architecture en est un autre exemple.

Pourquoi « créative » ? Parce qu’on ne parle pas ici d’une démarche déductive, une analyse descendante en entonnoir qui mènerait à la bonne page dans le grand grimoire des solutions. Il faut convoquer toutes les formes de mémoire (physique, émotive, esthétique, technique…) pour faire émerger les idées comme des bulles à la surface du discernement.

Avoir les idées, par contre, est peut-être le plus facile. Il restera encore à les trier, en vérifier l’adéquation, adapter la théorie à la pratique et en formaliser le projet d’exécution.

Logique de la médiation

Mise en pratique sur des enjeux de médiation numérique, cette approche permet de représenter ainsi les forces et les flux en présence :

muséo-scéno 2

La médiation numérique s’exprime au niveau de la scénographie, en parallèle (et, dans un monde idéal, de concert) avec la scénographie physique pour transformer le cahier des charges éditorial (le programme muséographique) en scénographie générale – l’exposition, l’événement, l’installation…

Cette représentation met en évidence que les intentions scénographiques ne prennent pas uniquement en compte les objectifs muséographiques mais aussi les moyens, les contraintes et les opportunités de toutes sortes. On y voit aussi la rétroaction prévisible des échanges sur les positions de chacun – l’axe muséographique, notamment, est nécessairement infléchi par les ouvertures et les blocages d’ordre scénographique.

L’expérience montre que les meilleurs résultats sont obtenus quand les gardiens de l’espace (scénographie traditionnelle) et du temps (scénographie numérique) travaillent en bonne intelligence pour répartir toutes les facettes du discours sur les différents supports. On parvient ainsi à une cohérence profonde et efficiente à laquelle les montages habituels (subordonnant la scénographie numérique à la scénographie physique) ne peuvent pas prétendre, ce que démontre à mon sens par exemple mon projet de Bank Al-Maghrib.

Principes transverses

Principe 1 : encerclement du sujet

Les méthodes d’échange collectif autour du projet, faisant intervenir conjointement et de manière créative tous les rôles impliqués, est ancienne. Mais il y a quelques années les maîtres à penser de l’agence IDEO ont popularisé l’expression « design thinking » pour formaliser ces pratiques et tout un courant en est sorti qui reste en expansion aujourd’hui – des écoles se forment pour le propager, dont la première et la plus célèbre est celle de Stanford.

Le principe est simple et tombe sous le sens : chaque joueur est détenteur d’une expérience marquée par son point de vue sur le terrain. Il ne rationalise pas forcément bien cette somme mais quand on l’invite à formuler ses propres solutions celles-ci reflèteront nécessairement son vécu et, souvent, tout un pan de la problématique qui aurait  été ignoré autrement.

Il ne s’agit pas pour autant de tomber dans la conception collective. Une fois les enjeux scannés dans toutes leurs dimensions il appartient au designer numérique d’extraire la structure fondamentale des intentions et d’y inscrire ses propositions.

Principe 2 : rigueur et non rigidité

Dire ce que l’on va faire et faire ce que l’on a dit, c’est la base de la bonne gestion de projet et il faut, pour s’y tenir, une grande rigueur. Mais la rigueur n’exclut pas la souplesse : comme pour tout projet complexe, les premières spécifications n’ont valeur que d’orientation et c’est tout un art que de maintenir les échéances et les coûts tout en laissant évoluer l’articulation du chantier le long des axes plus naturels qui apparaissent en cours de réalisation.

Principe 3 : dynamique itérative

Le déroulement du projet se fait dans une dynamique itérative constituée de cycles de divergence puis de convergence, d’ouverture et de tri, de propositions et de consolidation. A la manière Agile, on tente de prototyper rapidement les idées plutôt que de construire des édifices complexes de spécifications sur un concept non éprouvé. Ainsi, le coût d’une réorientation reste minimal ce qui induit une grande résilience dans la démarche de production.

Principe 4 : durabilité

La durabilité n’est pas qu’une affaire d’énergie et de biodiversité. Prendre le temps de penser une application ou une installation qui joue parfaitement son rôle tout en restant évolutive, cela demande un certain investissement. Mais la démarche est largement rentabilisée par la longévité et l’impact du dispositif.

Cette approche encourage les phases de préfiguration assistée approfondies, pour transmettre aux équipes de réalisation un cahier des charges abouti dont les coûts et le planning seront beaucoup plus facilement maîtrisés. En général on voit plutôt l’inverse : des intentions à peine esquissées et/ou mal orientées ouvrant sur un marché aux échéances et au budget contraignants, sur lesquels les intervenants devront s’engager alors qu’ils ne savent pas encore ce que sera le projet – exactement comme si on confiait un chantier de construction aux entreprises en faisant l’économie d’un architecte. Au final, le réalisateur risque de devoir négocier des extensions de budget et d’échéances pour aménager les évolutions de la conception – et s’il est enfermé dans le forfait d’un marché public il devra se résigner à mutiler le projet, ou à faire les frais des ses propres exigences professionnelles (ce qui arrive assez souvent).

Notre projet du Museon Arlaten démontre bien la pertinence de cette approche.

Pièges

Piège 1 : conformisme de l’innovation

L’appellation « médiation numérique » recouvre des démarches variées qui ont en commun le fait d’utiliser des technologies nouvelles ou récentes, et dont on attend en général un caractère innovant.

Il faut cependant rappeler que la médiation, comme son nom l’indique, est un moyen et non une finalité. Les outils devraient s’effacer derrière le discours et l’aspect innovant de leur articulation ne saurait masquer le propos. La mémoire de l’usager sera idéalement marquée par la découverte du sujet plutôt (ou au moins autant) que par l’attractivité du dispositif numérique.

Je milite pour cette hiérarchie des priorités. Le mot clef au centre de l’analyse et de la recherche est l’adéquation : la solution retenue doit servir en premier lieu l’intention qui lui est confiée et doit le faire de manière optimale. Si cette solution est innovante c’est qu’elle ouvre de nouveaux champs en matière d’usage – et non parce qu’on cherche à marquer à tout prix une différence sur le plan technologique.

Piège 2 : opposition forme et fonction

On oppose souvent valeur esthétique et caractère fonctionnel, comme si l’un se faisait au détriment de l’autre. Rien n’est moins vrai, pour la bonne raison que l’esthétique d’un dispositif a une valeur fonctionnelle définie, qu’il faut d’ailleurs préciser dès la genèse du projet.

Un déploiement esthétique trop important empiètera sur la bande passante cognitive si le sujet ne s’y prête pas. A l’opposée, une esthétique trop minimale desservira la rhétorique de l’identité qui reste un levier important dans toute démarche de communication. Par contre il existe des contextes propices à chacun de ces extrêmes, tant l’austérité que la prodigalité.

En conclusion, il faut arbitrer dès l’amont la charge fonctionnelle de la forme pour arriver à un équilibre productif in fine.

Piège 3 : ce n’est pas très grave

On rencontre toujours des obstacles en cours de projet qu’on peut avoir tendance à minimiser : « ce n’est pas très grave ». Cette expression est le symptôme du relâchement des exigences, de la renonciation aux objectifs. C’est l’érosion des valeurs : un processus diffus, à l’ampleur insaisissable, mais qui entame systématiquement et profondément la qualité de la démarche.

Souvent l’impasse semble définitive mais les possibilités restent infinies. Il suffit en général de se donner un peu de temps pour que le problème apparaisse dans une lumière nouvelle et suggère de lui-même la marche à suivre. C’est aussi un gage de confiance en sa propre pratique – et une autre bonne raison de viser des échéances larges.

La première vertu du designer, c’est la patience.

 

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