Ministère de la culture : 50 ans + 10

On fête, en cette année 2019, les soixante ans de l’invention de Malraux, ce ministère qu’on a appelé Culture et qui, à ma très humble connaissance (consolidée par quelques recherches mais bon) était le premier du genre en Occident. Cela n’est pas tout à fait étonnant dans ce monde où l’on a quand même l’impression, à tort ou à raison, que l’origine de ce mot, dans ce sens qui ne désigne plus l’agriculture, est française.

Aujourd’hui, l’enjeu est reconnu partout et on en attribue les responsabilités au plus haut niveau des gouvernements. Evidemment, si Malraux ne s’en était pas mêlé quelqu’un d’autre, en France ou ailleurs, s’en serait chargé. Il se trouve quand même que c’est lui qui eut cette illumination le premier. Un anniversaire du ministère de la culture, c’est donc, au premier chef, la reconnaissance de son intuition géniale. 

C’est ce que j’ai appris à l’occasion d’un projet un peu hystérique qui a pris quelques mois de ma vie, il y a 10 ans.

Flashback : fin 2008, la rue de Valois est en pleins préparatifs du cinquantenaire pour 2009. Le ministère est encore largement empêtré dans les affres de la webisation généralisée des institutions, bien que son premier site ait déjà 15 ans, et l’équipe de son jubilé se réveille tardivement à la nécessité de faire exister l’événement en ligne. Vite, un marché public, une consultation, avec un cahier des charges (que j’ai toujours) farci de fantasmes, de velléités et de fausses pudeurs – et c’est Hyptique, sous ma direction, qui gagne le droit de s’engouffrer dans ce piège.

Comme d’habitude, la différence entre les propositions créatives, qui nous gagnent le jury, et la réalisation, rabotée par les atermoiements vieille France, les craintes politiques et, d’une manière générale, l’incompréhension de la communication Web, sera consternante. Qu’à cela ne tienne, nous maintiendrons nos exigences au maximum jusqu’au bout et ce site éphémère a fait de l’audience, si je puis dire, ainsi que, en toute modestie, l’unanimité dans la sphère critique internet.

Il est dommage que l’alternance des ministres (ou plutôt de leurs cabinets) ait rapidement emporté ce bel objet. J’écrirai un jour sur cet aspect peu traité des contenus à base technologique : leur volatilité, dont aucun autre support jusqu’ici n’avait autant souffert – même les livres manuscrits et enluminés par des scribes monastiques, œuvres uniques qui restent pourtant lisibles 1000 ans plus tard.

Toujours est-il que cet appel d’offres est publié le 8 octobre 2008, et que les réponses sont attendues au plus tard le 27, 19 jours plus tard. L’intitulé : « Création d’un site internet et développement d’outils multimédias pour la célébration du cinquantenaire du ministère de la Culture et de la Communication en 2009 ». La description complète du marché (pour ceux qui connaissent : CCTP et CCAP confondus) fait neuf pages (9) en tout, dont deux et demie (2 1/2) sur le contenu.

Je ne crois pas avoir le droit de diffuser ces quelques phrases mais je ne peux résister à la tentation de citer la part la plus incongrue de la demande :

…le prestataire devra prendre en charge la collecte, la rédaction, la mise à jour, le contrôle et l’intégration des contenus textuels, photographiques et audiovisuels …

Le mot clef ici est « rédaction ». Etonnamment, nos interlocuteurs de la rue de Valois, les gardiens de la culture, étaient si occupés par ailleurs qu’on nous a demandé, à nous technologues qu’on assimilait volontiers à des techniciens, de rédiger tous les textes de ce monument à la culture – une délégation de la communication par son ministère, en quelque sorte, à un studio célèbre pour son graphisme et sa maîtrise informatique mais pas, a priori, pour ses activités de journalisme.  Je ne sais pas combien de dizaines de milliers de mots nous avons produites pour ce site (du ministère de la culture français, n’est-ce pas ? pas exactement le champion du laconisme) mais, disons que s’il avait fallu tout lire on aurait mis deux (ou trois) bonnes journées.

Ce travail de rédacteur/journaliste ne fait pas partie, a priori, des métiers de base de l’agence Web, mais il n’est pas non plus si rare d’y être confronté. Ce qu’il y avait de particulier, c’était le jeu de cache-cache auquel il fallait se livrer pour obtenir la matière auprès de la faune du ministère. Nous avons dû en investir les couloirs, effectuant des planques derrière une plante ou une sculpture contemporaine, dans l’attente de nos proies, la directrice de ci, le chroniqueur de ça, qu’il nous fallait capturer. Nous ne les libérions qu’après en avoir extrait la substantifique moelle de nos articles, certains en moins bon état qu’à l’arrivée mais ce sont les aléas du métier. C’était ça où envoyer des requêtes mail dont, dix ans plus tard, on attendrait toujours le retour.

En dix ans, les codes du Web, les technologies, les réseaux et l’équipement des internautes ont bien évidemment évolué et il est difficile, aujourd’hui, de juger de la pertinence esthétique d’une proposition aussi ancienne à l’aune d’un support aussi jeune et mouvant. Mais quand on regarde à quoi ressemble aujourd’hui le site du ministère, on peut légitimement s’interroger sur la direction que prend le mariage culture et technologie – pour le meilleur ou pour le pire.

Parmi un certain nombre de rubriques plus ou moins convenues, nous avions proposé trois modules un peu disruptifs, dont deux ont survécu aux inquiétudes institutionnelles.

Pour le premier nous avons inventé la danse des ministres : fresque interactive mettant en perspective 3D les axes concourants des ministres, des appellations du ministère, des lois de la culture, et des manifestations marquantes. Ludique et… délicat : les impératifs du graphisme nous avaient poussés à faire varier la taille des portraits, mais les familles des successeurs de Malraux se sont immédiatement saisies du téléphone ministériel et il a fallu normaliser tout ça – « Je ne veux voir qu’une tête », fut le message.

Il reste que la manipulation de cet objet interactif, déjà, où les différents plans défilaient en fonction de leur profondeur respective, était agréable et instructive. A titre de comparaison, on peut jeter un œil à la frise du soixantenaire, dix ans plus tard quand même – sans commentaire.

Par ailleurs, l’idée que nous avions, au début, de peupler les réseaux de mini-sites racolant pour le site principal avait fait long feu, mais nous étions revenus par la fenêtre avec le principe d’un teaser vidéo, pour viraliser le ministère. Le clip que nous avons livré était tout à fait à la hauteur des ambitions mais la mise en œuvre de sa visibilité par la maîtrise d’ouvrage, le ministère, resta timide et inopérante (aujourd’hui la vidéo du soixantenaire, coproduction ministère/INA, totalise sur Youtube le score faramineux de 1 310 vues – ça donne une idée de la maîtrise des enjeux). Je suis heureux, aujourd’hui, de sortir ce film du placard : 

Notre offre incluait aussi un module participatif ou chacun pouvait témoigner d’un événement sur le territoire pour faire acte d’amour : « J’aime mon ministère de la culture ».

Mais la direction de la communication du ministère de la culture et de la communication n’est pas parvenue à vaincre ses craintes de dérapage et a décidé de ne pas s’engager dans cette voie si peu prévisible – notons qu’on était quand même en 2009 et qu’il était tout à fait possible de modérer les contributions…

Bref, ce fut quand même une belle aventure, finalement pas très différente des autres épisodes de la série « Je fais des sites Web culturels », où, à l’époque du moins, on trouvait plus de (bonnes) volontés que de cohérence chez les clients. Cela nous avait notamment valu la bienveillance du ministère qui nous confia, dans la foulée, la refonte de son site, culture.fr, qui est bien resté en ligne 4 ans, d’après archive.org – et qui serait aujourd’hui plus contemporain que la version actuelle.

Acknowledgments

Je ne peux évoquer tous les soldats de la petite armée qu’il a fallu mobiliser au pied levé pour relever ce défi, mais je vais quand même tenter d’en citer les principaux officiers : à la direction de projet Cécile Guarino, à la direction artistique Stéphane Jassin pour l’ensemble du site et, pour la frise en Flash, Béatrice Lartigue, avec Olivier Besson aux manettes ActionScript. Le clip est de Benjamin Brun et Emmanuel Quéau, regroupés sous l’enseigne du studio Trotar, aujourd’hui disparu. Le développement du site, notre premier en Drupal, s’est fait sous la direction technique de Frédéric Marand. Et moi, comme toujours, j’avais la double (et schizophrène) casquette de directeur de création enthousiaste et de patron angoissé par l’économie du projet qui, comme souvent, prenait l’eau à la même vitesse que fusaient les idées.

[tous les visuels © ministère de la culture et de la communication]

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