Museomix, sélection naturelle et design thinking

En novembre dernier (2014) j’ai participé (comme observateur) au Museomix d’Arles qui avait la particularité de couvrir en même temps deux musées : le Museon Arlaten et le Musée départemental de l’Arles antique. Le premier étant fermé pour rénovation c’est dans le second que se déroula l’événement, réunissant des équipes et un corpus éditorial provenant des deux établissements.

Pour ceux qui ne connaissent pas, Museomix s’explique ici, et l’instance particulière dont je parle est documentée .

En deux mots, le modus operandi que j’ai constaté se résume ainsi :

  • sélection avant terme d’une cinquantaine d’intervenants, autant de graphistes que de chefs de projets, de communicants, de rédacteurs, de spécialistes contenu, de fabricants (carton, plastique…), de développeurs… et j’en passe – en incluant autant que possible des membres actifs des musées d’accueil ;
  • sélection de facilitateurs, professionnels aguerris qui accompagneront chaque équipe ;
  • session de post-it party où une demi-douzaine d’équipes se constituent spontanément dans le chaos et la bonne humeur à raison d’un et d’un seul représentant de chaque discipline par équipe, autour de thèmes prédéfinis ou d’autres proposés par les participants ;
  • un jour de conception, un jour de réalisation et un jour de mise en place/ajustement/debugging, le tout entrelardé de sessions de pitch, de prototypage et de démonstration ;
  • logistique importante permettant de travailler dans le musée très tard dans la nuit, de faire des impressions 3D, de fabriquer des objets de toute matière (électronique, métal, bois…), de prendre des repas ensemble, de dormir pas trop loin…
  • outils et temps de communication inter sites (plateau télé, réseaux sociaux…) pour métamixer les Museomix simultanés dans d’autres musées, pays, continents…

Bien que j’aie des liens d’amitié parmi les fondateurs et animateurs de Museomix, je ne m’y étais encore jamais frotté – non par méfiance mais, simplement, par manque de temps.

Par ailleurs, je travaille depuis déjà quelques années avec l’un des musées arlésiens de cette édition : le Museon Arlaten. Cela m’a permis d’assister à la rencontre de près, d’autant plus qu’on m’avait demandé d’y participer comme référent du chantier numérique en cours, que je pilote.

J’en savais assez sur la dynamique Museomix et sur ses protagonistes pour me rassurer quant à l’intérêt et à la qualité de la démarche. J’abordais néanmoins la chose avec circonspection dans la mesure où les valeurs portées par ce mouvement pourraient être considérées comme opposées (ou tout au moins orthogonales) à celles qui balisent ma pratique – comme celles, je pense, de tout designer au service de la médiation muséale.

Sur les trois jours environ que dure un Museomix, je fus présent 50% du temps – comme je ne faisais pas partie d’une équipe j’ai choisi de ne pas accompagner les participants dans leurs sessions nocturnes. J’étais néanmoins invité lors des réunions de brief et d’orientation ce qui m’a permis de mieux saisir le phénomène.

J’avoue avoir très peu contribué à tout ça. J’ai bien formulé quelques recommandations, donné quelques avis, mais j’ai clairement senti que mon expérience n’était pas pertinente dans ce contexte. Ces gens étaient chauffés à bloc et ne manquaient aucunement d’inspiration ni d’imagination. L’essentiel de mon apport prenait donc la forme d’anticipations prudentes : attention à ceci, n’oubliez pas ça, cet effet est-il vraiment nécessaire ? Mais si ce rôle quelque peu castrateur a bien sa place dans un processus de conception classique il était complètement déplacé ici, où le but était de faire gicler les idées plutôt que de construire un projet. Aussi me suis-je rapidement cantonné à l’observation, en quête d’une réponse à la question suivante : « Si cette démarche est légitime, comment la concilier avec la mienne bien qu’elle soit radicalement différente ?».

Car, en fait, cette belle démonstration d’ingéniosité, d’énergie et d’innovation se déploie dans un contexte bien particulier. L’objectif est d’arriver au prototype (demo or die) d’une proposition scénographique inédite – mais ça s’arrête plus ou moins là. Le Museomix se termine lorsque les projets sont dévoilés au public et aux personnels du musée, ce qui ne manque pas de susciter des réactions d’étonnement et d’émerveillement, des échanges voire des débats.

On note dans l’histoire de Museomix le prolongement de certains protos sous forme de dispositifs réellement opérationnels dans le musée, mais c’est l’exception et, il me semble, ce n’est pas le propos. Le propos, tel que je le comprends, c’est le renouvellement de la problématique, le décloisonnement des procédés usuels, la remise en question du langage. En gros, il s’agit de rafraîchir globalement l’image qu’on se fait de la médiation en balayant clichés et idées reçues.

Je pense qu’on se tromperait de cible en accordant beaucoup d’importance au potentiel de pérennité des projets. Si les prototypes étaient élaborés dans la perspective d’une mise en exploitation, toutes les conditions à prendre en compte agiraient comme un carcan, un poids immense pesant sur la conception et limitant énormément sa portée innovante.

Il me semble au contraire que le principe ici est de libérer l’imagination de toute contrainte pour obtenir le jet de créativité le moins convenu, le plus irrévérencieux des traditions. Par contre on pourra ensuite puiser dans ce florilège de propositions le germe de nouvelles approches. On trouvera là de quoi nourrir les démarches de conception classiques, pour les faire évoluer en dehors des sentiers creusés par les impératifs de rentabilité et de fiabilité.

Je vois ça une peu comme la sélection naturelle, la théorie darwinienne de l’évolution. Le Museomix est un générateur d’objets produits dans un creuset à très haute température (la fièvre de ces trois jours est palpable) et accouchés dans une dynamique proche de l’éruption. Le résultat est le produit d’intentions diverses (pas toujours convergentes) et d’aléas de réalisation (dont viennent parfois les meilleures trouvailles). C’est une sorte de course où le design affronte l’entropie. Et grâce à cette effusion collective, disons, moins contrôlée que dans le cadre habituel de la conception centralisée, surgissent les perles que la seule réflexion déductive n’aurait pas su débusquer. Evidemment, ce n’est pas aussi aléatoire que les variantes du code génétique qui donnent lieu à des comportements parfaitement adaptés de manière totalement non intentionnelle – on trouve, dans tout ça, d’authentiques traits de génie. Mais c’est pour moi la même logique : en inversant le rapport raison/intuition par comparaison aux pratiques professionnelles habituelles, la démarche Museomix fait naturellement émerger des approches productives inédites.

Idéalement, les personnels des musées s’investissent le plus possible dans l’événement, soit comme ressource soit même comme membre d’équipe. De cette manière, ils sont aux premières loges et reçoivent de plein fouet, si je puis dire, le souffle de jouvence de la création, pour l’injecter à leur tour dans leurs projets professionnels. C’est la meilleure façon de capitaliser les vertus de cette explosion dont les retombées resteraient autrement volatiles.

La démarche s’apparente en fait à la logique du design thinking, dont elle aurait pu émaner : tous les acteurs sont réunis lors de sessions d’idéation où chacun est invité à proposer ses propres solutions et à participer à leur élaboration convergente. Le résultat est souvent intéressant mais il est presque accessoire : l’impact le plus important se mesure à l’évolution de la perception que les participants ont des enjeux et des objectifs du projet. Comme ce sont eux qui le structurent, le projet lui-même s’en trouve réorienté de manière moins convenue, plus créative, et la (bonne) solution émerge naturellement de ce contexte renouvelé.

Museomix c’est le design thinking appliqué à la médiation muséale.

Alors, pour revenir à ma question : comment intégrer ce phénomène à mon propre métier de scénographe numérique ?

Je rencontre souvent le même enjeu : mes interlocuteurs muséographes, conservateurs, scientifiques et architectes (scénographes de l’espace) ont (forcément) une appréciation limitée des possibles et des critères d’adéquation concernant la dimension numérique de l’exposition, et une part non négligeable de l’énergie que je déploie sert à défendre les alternatives créatives contre des idées préconçues. Je dois argumenter en remontant souvent assez loin dans la logique du métier et ses objectifs, avec des notions d’usage, d’empathie, de scénarisation… Le débat devient parfois très théorique.

J’aimerais bien dépoussiérer tout ça en exposant d’entrée de jeu toutes les parties prenantes au vent de folie Museomix : une session de conception et réalisation collective à haute température, avec l’objectif de démontrer le concept physiquement. Ce serait déjà pour moi l’occasion de remettre en question mes réflexes de conception et de les renouveler. Mais ce serait surtout un bon moyen pour que les équipes des musées prennent conscience des enjeux et des possibles, afin d’aborder le chantier avec un maximum de créativité.

Je suggère donc aux musées et acteurs de la culture d’envisager la douche créative d’une session de design thinking en phase de pré-conception avant tout projet, histoire de mettre leurs méninges en jambe et d’aérer leurs esprits.

Il me semble que l’équipe de Museomix pourrait offrir ce service (contre monnaie) ce qui lui permettrait de financer ses activités et d’assurer sa survie.

[visuel d’en-tête © Siméo + Museomix + pl]

 

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